LA GUERRE VUE PAR UNE PETITE FILLE Me contacter
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À la rentrée scolaire du 1er octobre 1937, mes parents m'ont inscrite à l'école, mais on n'a pas voulu de moi, car je n'avais pas encore 6 ans et à l'époque il n'existait aucune dérogation. Ma mère, qui avait été institutrice avant son mariage, a alors décidé de m'apprendre à lire, écrire et compter.
Le 10 février 1938, jour de mes 6 ans, j'ai fait mon entrée à l'école, au bout d'une matinée au CP la maîtresse a dit que je savais déjà ce qu'elle avait à m'enseigner et on m'a fait passer en CE1. Le lendemain, on aurait voulu me mettre en CE2, mais mes parents s'y sont opposés, à juste titre. C'est ainsi que j'ai fait toute ma scolarité avec un an d'avance.
 

Printemps 1938 – Classe de CE1, école primaire de la rue Fieffé
 

Mais je m'égare, je m'égare... Comme souvent, je suis hors sujet. Donc nous sommes à Bordeaux. En août 1939, nous sommes allés passer les vacances dans une petite station balnéaire, Châtelaillon en Charente-Maritime. Mon grand-père, mon oncle Gilbert et ma tante Ida, que j'appelais pépé, parrain et tata, étaient venus de Montmarault nous rejoindre.

Les grandes personnes parlaient beaucoup de guerre imminente et effectivement au bout de quelques jours, mon père fut rappelé à son poste, car il était très important qu'en cas de conflit, le pays disposât d'un matériel ferroviaire en excellent état pour transporter les troupes et l'armement vers le front. C'est la raison pour laquelle, lorsque la guerre fut déclarée, mon père est resté à Bordeaux, mobilisé sur place pour diriger l'atelier. Un jour, nous avons rencontré dans la rue une amie de mes parents dont le mari était sous les drapeaux, elle a dit à ma mère « Je suis contente pour vous, Madame, mais je suis aussi bien jalouse ».

Quand mon père est parti à Bordeaux, ma mère l'a évidemment accompagné. Quant à moi, je suis allée à Montmarault avec le reste de la famille.

La guerre a été déclarée le 3 septembre 1939. J'avais oublié la date exacte, que je viens de trouver sur Internet, mais il se trouve que je conserve un souvenir très précis de la journée elle-même... Mon grand-père habitait 40 rue Pasteur, une rue tranquille en lisière du bourg ; il avait pour voisines de gentilles vieilles dames, veuves et vivant très modestement. On a appris la déclaration de guerre par la radio en fin de matinée, toutes ces dames sont sorties sur le trottoir, elles pleuraient dans le tablier qu'elles portaient par-dessus leur robe noire. J'ai pensé que la guerre, c'était vraiment triste. Le tambour de ville, M. Verneret surnommé « La puce » en raison de sa petite taille, a fait le tour du village pour confirmer la nouvelle.

Ma tante était modiste rue du Commerce, dans le centre du bourg et mon parrain était principal clerc de notaire à l'étude, une des plus grosses du département de l'Allier. Nous déjeunions tous ensemble chez ma tante dans une pièce derrière le magasin, qui servait de cuisine et de salle à manger. Ce jour-là, comme on voulait m'occuper, on m'a envoyée jouer chez Gaby Delort, que je connaissais bien. Ses parents et sa grand-mère exploitaient un commerce de tissus, confection et mercerie sur la place principale, la place d'Armes où était le monument aux morts de la guerre 1914/1918. Le magasin était vaste.

Gaby est allée chercher des casiers contenant des patrons destinés à confectionner des vêtements. Personne ne faisait attention à nous et nous sommes allées nous amuser derrière un comptoir. Nous avons imaginé que nous étions les directrices d'un pensionnat, les dames figurant sur la pochette des patrons étaient les professeurs, les messieurs occupaient diverses autres fonctions et les enfants étaient les élèves. Nous avons attribué à chacun un prénom que nous avons écrit sur la pochette, au crayon heureusement. Nous nous sommes bien amusées ! Nous avons aussi parlé de Hitler, en nous demandant s'il était aussi méchant que le disaient les grandes personnes ; peut-être que tout de même il aimait bien les petites filles ? Je ne sais plus, en définitive, si Gaby s'est fait gronder, en tout cas elle a dû s'activer avec la gomme !
Les jours suivants, je pense que j'ai joué avec les enfants que je connaissais dans différents quartiers du bourg. Fin septembre, avant la rentrée scolaire qui avait lieu le 1er octobre, maman est venue me chercher pour retourner à Bordeaux.

Ce fut la « drôle de guerre » pendant laquelle il ne se passait rien, les armées ennemies se faisaient face, terrées dans leurs positions. Cela jusqu'en mai 1940 où les Allemands, contournant notre ligne Maginot, chef-d'oeuvre de fortifications qui n'a servi à rien, ont envahi les Pays-Bas, la Belgique, puis le nord de la France, sans pratiquement rencontrer de résistance, semant la terreur avec leurs blindés et leur aviation. Ce fut alors l' « exode », des millions de gens fuyaient vers le Sud en voiture et surtout à pied, souvent sous les bombes des avions allemands.

Un jour, maman est allée avec moi sur une grande place qui était pleine de réfugiés, fatigués, assis par terre avec leurs valises et leurs baluchons. Maman s'est approchée d'une dame avec trois enfants, ils étaient Belges, le père avait été mobilisé et on n'avait pas de nouvelles de lui. Nous pouvions les loger en nous tassant un peu et ils sont venus à la maison quelques semaines. L'un des enfants, Marcel, a dit un jour une sottise à laquelle sa mère a répondu en disant avec son terrible accent belge « Marcel, tu parles bête ». Cette phrase est restée célèbre dans la famille et lorsque l'un d'entre nous faisait une réflexion idiote, les autres se moquaient de lui en lui disant la phrase avec l'accent. Je suppose que cette famille est restée chez nous jusqu'à ce que les transports soient rétablis, je ne sais plus si elle a donné des nouvelles par la suite.

Le gouvernement français, présidé par Paul Raynaud (1), s'est replié à Bordeaux. Pour le contraindre à la capitulation, les Allemands ont bombardé la ville dans la nuit du 19 au 20 juin (2), jetant leurs bombes sur les quartiers d'habitation. Les sirènes ont retenti et nous sommes descendus dans la cave de notre maison, des voisins dont la cave était moins sûre sont venus nous rejoindre. Nous étions assis dans le noir et nous entendions le fracas des bombes, une est même passée assez près en sifflant. La fin de l'alerte a été donnée par les sirènes, notre maison était intacte. Il y avait derrière chez nous une scierie, avec une grande cour ; le lendemain, des démineurs sont venus désamorcer une bombe qui n'avait pas explosé, peut-être était-ce celle que nous avions entendue.

Pétain, devenu chef du gouvernement, a obtenu l'armistice, tout le monde en avait l'air soulagé. Je n'ai pas grand souvenir des mois qui ont suivi. La vie habituelle reprenait son cours, l'école à partir du 1er octobre. Certains soirs, mes parents me permettaient de descendre jouer dans la rue avec d'autres enfants, je m'intéressais plus particulièrement au fils du boucher, Gérard Ducournau. Un soir, au dîner, j'ai avalé une arête de poisson et comme j'étais alors très douillette, j'en ai fait tout un drame, j'ai pleuré... ça s'est arrangé quand maman a dit qu'après le repas, je pourrais descendre jouer, Gérard Ducournau faisait des miracles !

La vie habituelle oui, jusqu'à ce jour de décembre 1940 où papa est rentré en annonçant « Je suis nommé à Paris, on déménage ». « Chic » a dit maman qui ne se plaisait pas à Bordeaux : les gens étaient froids, le climat souvent lourd et humide ne lui convenait pas, elle avait en permanence 38° de température, on a redouté la tuberculose, mais ce n'était pas ça. Le médecin, le Dr Vigouroux, un grand et bel homme, venait lui faire des piqûres dans le ventre très douloureuses qui n'amélioraient pas son état, une fois à Paris sa santé s'est rétablie.

Il fallait trouver un logement à louer. Mon père avait pour habitude de rentrer déjeuner à la maison à pied, soit 4 trajets par jour , l'appartement devait donc être à une distance raisonnable. Son bureau touchait la gare d'Austerlitz et donnait sur les voies ; je me souviens qu'après la guerre, j'ai pris seule le train pour Montluçon (puis le car jusqu'à Montmarault) et je suis passée au pied de l'immeuble de son bureau, il était à la fenêtre et me faisait de grands signes ! Quel gentil papa...

Pour choisir notre logement, il a pris un plan de Paris et en bon ingénieur qu'il était, il a tracé un cercle. Deux appartements possibles étaient à l'intérieur du cercle, l'un à l'intersection du Boulevard Diderot et de la rue de Reuilly dans le 12ème et l'autre rue Claude Bernard dans le 5ème. Avec le recul, je pense que ce dernier aurait été bien plus agréable, avec la proximité du Quartier latin et du Luxembourg. Peut-être que mes parents ne connaissaient pas suffisamment Paris, peut-être que le prix du loyer a joué ? Toujours est-il que mes parents ont choisi l'appartement du 118 Boulevard Diderot dans un immeuble d'angle de belle apparence, en pierre de taille.

Le propriétaire s'appelait M. Jomain, je me demande pourquoi j'ai retenu ce nom. Il y avait au rez-de-chaussée une grande brasserie, une teinturerie-pressing qui fut plus tard remplacée par une bijouterie et - très important - la loge de la concierge, Mme Vidal, volubile, toujours de bonne humeur, extraordinairement serviable. Au 2ème étage gauche, un grand local dans lequel un chirurgien-dentiste, M. Tony Taffin, avait à la fois son logement et son cabinet, nous n'étions pas de ses clients, j'ignore pourquoi ; sa femme était mondaine, ses deux filles, plus âgées que moi, m'impressionnaient par leurs vêtements élégants et leur allure moderne. Au même étage à droite, un appartement occupé par un médecin, le Dr Auboux, célibataire, déjà âgé, gracieux comme un ours polaire mais très renommé dans le quartier pour l'excellence de son diagnostic. Il se trouve qu'il était d'origine creusoise, ma belle-soeur Paulette l'avait connu, elle prononçait « Aubouxe ». Le cabinet était au 3ème.

(1) J'ai trouvé cette précision sur Internet, étant trop jeune, je n'ai pu en garder la mémoire.
(2) Même chose : je me souviens très bien du bombardement, mais pas de sa date.

 

 


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