Arrive l'année 1944.
À Paris, elle fut terrible car à tout ce que
j'ai déjà décrit se sont ajoutés
les bombardements. Il y en avait eu précédemment,
mais ce n'était pas tout près ; je me
souviens qu'en 1942 les Alliés avaient pilonné
un soir les usines Renault à Boulogne-Billancourt,
de la fenêtre de la salle à manger nous pouvions
voir un énorme brasier à l'horizon vers l'Ouest,
des bombes étaient aussi tombées sur les quartiers
d'habitation proches des usines, causant de nombreux morts.
Mais en 1944, les bombardements devinrent quotidiens et
touchèrent Paris, la gare de marchandises SNCF des
Batignolles (où a été construit autour
du parc Martin Luther-King notre quartier Clichy-Batignolles),
la gare d'Austerlitz et les voies ferrées, des ateliers
SNCF rue du Chevaleret tout près de chez nous, d'autres
sans doute que j'ai oubliés.
Presque toutes les nuits, nous
étions réveillés par les sirènes,
nous descendions dans l'abri le plus proche, qui était
la station de métro Reuilly-Diderot au pied de notre
immeuble (la ligne 8, car elle est plus profonde que la
ligne 1). Il fallait être prêts lorsque les
sirènes s'arrêtaient, nous nous habillions
à toute vitesse, mes parents prenaient avec eux une
petite mallette contenant ce qu'ils avaient de précieux
et nous descendions l'escalier le plus rapidement possible.
Une nuit, impossible de mettre mes chaussettes, j'ai appelé
mes parents à l'aide : j'avais tellement sommeil
que j'avais d'abord chaussé mes souliers et ne parvenais
pas à enfiler mes chaussettes par-dessus ! Une
fois sur le quai du métro, nous nous asseyions sur
les petits pliants que nous avions emportés et nous
attendions longtemps, jusqu'à ce que les sirènes
sonnent la fin de l'alerte ; nous étions contents
de voir notre immeuble toujours debout.
Au lycée, même
chose, les sirènes interrompaient les cours et nous
descendions dans les caves. Un jour, l'alerte a retenti
pendant la composition de maths, le professeur nous a demandé
solennellement de ne pas nous communiquer les résultats
les unes aux autres et nous avons obéi !
Au début du mois de mai
1944, mes parents ont pensé que je serais mieux à
Montmarault. C'était une décision difficile
à prendre, car cela signifiait une séparation
dont on ne pouvait prévoir la durée. Maman
est allée voir Mlle Leblanc, notre professeur de
français-latin, qui a été d'accord
pour ce départ, les cours étaient souvent
interrompus par les alertes, on ne pouvait donc plus travailler
normalement. Elle a ajouté : « Claude
a bien rattrapé son retard en latin, mais on ne sait
pas combien de temps cela va durer, peut-être que
dans le village où elle va il y a un curé
qui pourrait lui donner des leçons ».
Mes parents m'ont donc emmenée
à Montmarault où je suis restée jusqu'en
septembre. Ma famille ne mettait pratiquement jamais les
pieds à l'église, mais mon grand-père
connaissait le curé avec lequel il avait de bonnes
relations. Maman est allée voir l'abbé Charpy,
elle lui a demandé s'il accepterait de me donner
des leçons et quel en serait le montant, il a accepté
en ajoutant vivement qu'il n'était pas question de
rétribution, elle lui a néanmoins remis une
enveloppe pour ses bonnes œuvres. J'ai eu de la chance,
l'abbé Charpy appartenait à l'ordre des Frères
maristes dont beaucoup se consacrent à l'enseignement
et il avait été de longues années professeur
de français-latin-grec à Moulins dans un établissement
secondaire très réputé.
J'allais au presbytère
deux fois par semaine pour une leçon d'une heure ;
c'était un bon pédagogue, j'étais attentive
et sa seule élève, pas étonnant que
j'aie fait des progrès rapides. Cela m'a bien servi
quand je suis arrivée au lycée en 4ème
A, classe où on commençait l'étude
du grec et qui était recherchée par les meilleures
élèves. Or, nous étions plus de 40
et dès le premier cours le professeur, Mlle Fréhel,
a dit qu'elle ne pouvait toutes nous garder et qu'elle ferait
la sélection au vu des résultats d'une version
latine faite en classe. J'ai évidemment obtenu une
excellente note et à la fin du cours, Mlle Fréhel
m'a demandé comment j'avais atteint ce bon niveau
après avoir été si mauvaise en début
de 5ème. Merci, l'abbé Charpy !
J'ai pris aussi des leçons
de maths à partir de juillet avec M. Félix
Martin qui enseignait à Paris au lycée Charlemagne
et était venu en vacances à Montmarault. Au
début de sa carrière, il avait été
professeur au lycée de Montluçon où
mon père avait été son élève !
Il se souvenait bien de ce petit garçon doué
pour les maths. Hélas, il n'a pas eu les mêmes
satisfactions avec moi, j'avais bien du mal à résoudre
les problèmes qu'il me donnait à faire entre
deux cours.
Un peu d'études, mais
cela ne m'a pas empêchée de m'amuser comme
les étés précédents. J'ai, en
plus, inventé un nouveau jeu qui m'absorbait de longs
moments : j'allais au cimetière faire le ménage
des tombes abandonnées, je grattais la mousse, je
balayais, je mettais des fleurs sauvages cueillies sur le
talus du chemin... l'endroit était désert,
personne pour m'embêter, cette occupation était
juste un jeu qui n'avait absolument rien de morbide.
Parrain me faisait jouer du
violon, j'avais commencé à étudier
l'instrument à Paris avec un professeur, M. Lepesant ;
je n'étais sans doute pas très douée,
en tout cas ça ne m'amusait guère. Avec parrain,
qui était patient et savait enseigner, ça
allait mieux. Il était un excellent violoniste, il
donnait des leçons de solfège et de violon
à plusieurs enfants et il jouait dans l'orchestre
de Montluçon ; il allait un peu partout dans
le département faire passer des examens de musique
à je ne sais trop qui.
Comme je l'ai déjà
dit, il avait créé une fanfare municipale
qui a rapidement atteint un bon niveau et dont le répertoire
allait bien au-delà des airs militaires. La fanfare
défilait dans les rues le jour de la Sainte-Cécile,
mais comme parrain ne pouvait être à sa tête
en raison de son infirmité, il attendait le passage
de ses musiciens devant la maison de la rue Pasteur et ceux-ci
marquaient un arrêt pour lui jouer un morceau. La
fanfare donnait, en outre, sur la place d'Armes des concerts
pour le 14 juillet, pour la fête du village le 1er
dimanche d'août et peut-être pour d'autres occasions.
Après la mort de mon parrain en 1979, la municipalité
a décidé qu'une rue construite dans un nouveau
lotissement serait la rue Gilbert Martin.
Comme je commençais à
devenir un peu grande, parrain m'emmenait avec lui lorsqu'il
rendait visite à l'un de ses amis, M. Gagnon, qui
était premier président de la cour d'appel
de Bourges et qui passait ses vacances dans sa maison d'Ygrande,
village situé à quelque distance de Montmarault
vers le Nord. Tous deux étaient passionnés
d'histoire locale. Je précise à ce sujet que
parrain, lorsqu'il a pris sa retraite de principal clerc,
a dépouillé les archives du notaire déposées
dans le grenier de l'étude et conservées en
excellent état, le local étant sec et dépourvu
de souris . II est remonté jusqu'au 16ème
siècle en constituant des fiches à partir
desquelles il a publié deux livres intitulés
« Choses et gens du pays de Montmaraud »
(c'est l'ancienne orthographe) qui font encore autorité
aujourd'hui. Mon père a relié ces livres.
Il avait pris des cours de reliure organisés par
la SNCF et était devenu fort habile, même après
sa retraite il a continué d'aller dans cet atelier
dont il pouvait utiliser le matériel. C'est ma mère
qui s'occupait de choisir dans un magasin spécialisé
du 6ème le cuir du dos et le papier de
la couverture. Les livres de parrain sont dans la bibliothèque
de mon bureau à droite du lit.
Pendant les visites à
M. Gagnon, j'étais bien incapable de participer à
la conversation, mais j'écoutais, sagement assise
sur une chaise ; d'une manière générale
je m'intéressais à ce que disaient les grandes
personnes. Nous ne manquions pas, après le goûter,
d'aller faire un tour au jardin pour admirer une merveilleuse
collection d'iris, une centaine d'espèces différentes.
Étant célibataire et sans enfant, M. Gagnon
a légué sa maison à une communauté
de bonnes sœurs, j'espère qu'elles ont bien
pris soin des iris.
Malheureusement, survinrent
les doryphores. Pépé possédait une
terre d'un hectare dénommée Le Petit Champ,
il en louait une grande partie au fermier qui exploitait
le domaine de la Petite Goutte (là où nous
allions nous amuser les jours de baptême de nos poupées)
et il avait fait du reste son jardin potager. À la
fin de l'été, le carré de pommes de
terre fut infesté de doryphores qui en mangeaient
les feuilles. À plusieurs reprises, pépé
réquisitionna sa petite-fille pour attraper les doryphores
(procédé parfaitement écologique),
elle essaya de dire qu'elle avait mal au ventre et se sentait
mal, rien n'y fit... Accroupie entre les rangs de pommes
de terre, je mettais les insectes dans ma main où
ils laissaient un jus jaune, puis dans un bocal ; je
ne sais plus comment pépé s'en débarrassait.
Tiens, j'avais oublié, le mot « doryphore »
servait aussi à désigner les Allemands. Sauf
pour cette corvée, j'aimais bien aller au Petit Champ.
Il y avait à l'angle du terrain une grange pour ranger
la brouette et les instruments de jardinage, une petite
niche abritait une statue de la Sainte Vierge et un vase
mis là par ma grand-mère Gabrielle qui était
très pieuse, j'allais cueillir des fleurs que je
mettais dans le vase.
Montmarault avait, toutefois,
un défaut : l'eau y posait problème.
Le bourg, construit sur une colline, est à près
de 500 m d'altitude ; le clocher se voit de loin et
avec les vélos de l'époque on peinait pour
monter jusqu'au village. Il n'avait encore jamais été
possible de faire venir l'eau. Chaque maison avait sa source,
en ce qui nous concerne nous devions puiser l'eau en actionnant
une pompe dans le jardin. Dans les rues, il y avait en plus
des fontaines à la disposition des habitants. Or,
l'été 1944 fut particulièrement chaud
et sec, la plupart des sources tarirent et comme tout le
monde se ruait sur les fontaines, la municipalité
décida de ne les ouvrir que tôt le matin et
en fin d'après-midi. Je me revois faisant avec ma
tante des va-et-vient avec des seaux et des arrosoirs, entre
la maison et la fontaine installée au coin de la
rue Pasteur et de la rue du Point du Jour. Ce n'est qu'après
la guerre et au prix de travaux importants que l'eau, venue
de fort loin, put enfin couler au robinet.
Pendant ce temps, la guerre
continuait. Le soir, parrain et pépé, revenus
rue Pasteur, écoutaient interminablement la BBC,
c'était strictement interdit, mais c'était
le seul moyen d'avoir des informations aussi sûres
que possible sur l'évolution de la guerre. La radio
française, Radio-Paris, était une entreprise
de propagande pro-allemande et elle rendait compte des opérations
militaires en parlant exclusivement des succès allemands.
Ecouter la BBC n'était pourtant pas facile, c'était
un effroyable crachotement car les émissions étaient
brouillées par les Allemands, il fallait coller l'oreille
près du poste pour distinguer des bouts de phrases.
Après le bulletin d'information et l'éditorial,
le speaker disait : « Les Français
parlent aux Français, voici quelques messages personnels ».
Ceux-ci étaient destinés aux résistants,
c'étaient des phrases codées, incompréhensibles,
souvent cocasses. Ecouter tout cela m'ennuyait ainsi que
tata, nous allions dans le jardin et quand ce fut la saison,
nous nous gavions de grosses prunes juteuses d'une espèce
précoce, l'arbre était à côté
du poulailler et de la petite cabane qui servait de WC (rien
dans la maison, sauf des pots de chambre pour les besoins
nocturnes), la cabane me semblait confortable, on était
assis sur des planches où un trou était aménagé,
pas de papier hygiénique à cause des restrictions,
des journaux découpés en carrés, après
utilisation on fermait le trou avec un couvercle.
Le 5 juin 1944 (nous l'avons tous appris après),
fut diffusé le célèbre message qui
annonçait aux résistants le débarquement
en Normandie :
« Les
sanglots longs des violons de l'automne
Blessent mon cœur d'une langueur monotone ».
Ma famille n'a évidemment pas compris le message,
mais le lendemain matin parrain a écouté la
BBC comme d'habitude, il a appris la grande, l'incroyable
nouvelle et nous l'a tout de suite répercutée.
Les grands riaient, s'embrassaient, mais moi je suis allée
dans ma chambre et me suis mise à pleurer :
ce débarquement signifiait que la guerre était
sur le sol français et allait arriver jusqu'à
Paris, mon papa et ma maman risquaient d'être tués.
Personne ne m'a vue. Dans la matinée, on a vu que
j'étais triste et on m'a rassurée, je me suis
laissée convaincre.
À Montmarault, il n'y
a pas eu de combat. On a simplement vu passer sur la route
nationale reliant Montluçon à Moulins des
troupes allemandes de juin à août, puis à
partir du mois de septembre des Américains qui nous
lançaient de leurs camions du chocolat et des chewing-gums.
Là aussi, j'ai eu de
la chance. J'aurais pu aller me réfugier chez un
grand-père habitant Oradour-sur-Glane, ce village
de la Haute-Vienne qui demeure un symbole de la barbarie
nazie (le 10 juin 1944, les soldats de la division SS « Das
Reich » massacrèrent, par mesure de représailles,
642 personnes, dont 349 femmes et enfants qui périrent
dans l'église, brûlés vifs). Ou j'aurais
pu être dans ce village de l'Allier dont j'ai oublié
le nom et sur lequel un avion allié - qui venait
de bombarder des voies ferrées et des usines à
Montluçon - a lâché ses dernières
bombes pour s'alléger avant de rejoindre sa base
en Grande-Bretagne.
Dés que les Allemands ont disparu de notre région,
des camions de résistants venus de leur maquis (FFI
ou FTP, je ne sais plus) venaient se ravitailler à
Montmarault. Ils étaient jeunes, ils étaient
beaux et nous faisaient de grands saluts en riant, tout
le monde les admirait.
L'épuration a tout de suite commencé. Des
notables qui avaient affiché des opinions pétainistes
ou qui -pire- avaient appartenu à la Milice (organisation
politique qui avait pour mission de soutenir le gouvernement
de Vichy, de redresser le pays et de lutter contre le communisme)
ont été arrêtés ; certains
ont fini sans jugement avec une balle dans la nuque et on
disait que ceux-là n'étaient pas forcément
les plus coupables.
Un souvenir affreux. Un jour,
les résistants ont fait défiler dans les rues
du bourg un couple assez jeune, accusé d'avoir dénoncé
certains d'entre eux, je les ai vus passer rue du Commerce,
leur visage était tout rouge, tuméfié
de coups et les cheveux de la femme avaient été
tondus. On a su peu après qu'ils avaient été
fusillés à la sortie du village.