LA GUERRE VUE PAR UNE PETITE FILLE Me contacter
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J'ai écrit un peu plus haut les mots « bombardement » et « malnutrition », ils détonnent dans ce récit qui a surtout raconté jusqu'à présent l'aimable vie d'une petite fille. C'est comme si je craignais d'aborder le vrai sujet : la guerre. Un énorme bloc qui me fait peur et dans lequel il me faut tout de même entrer.

 
D'abord, les soldats allemands. On ne disait pas « allemands », mais « boches » ou « vert de gris », allusion à la couleur de leur uniforme. Donc des soldats, partout. Dans les rues, dans le métro. En face de chez nous, il y a une grande caserne dont la porte ouvre sur la rue de Reuilly, juste en face de l'école des garçons. Tous les matins, un groupe de soldats avec leurs fusils sortait dans la rue en défilant au pas de l'oie et en chantant des airs militaires (à plusieurs voix et parfaitement juste, il faut le reconnaître). Les carrefours de la ville étaient hérissés de pancartes rédigées en allemand, indiquant la direction de l'Opéra, de la Kommandantur, etc... Les seuls véhicules qui circulaient, d'ailleurs à toute allure, étaient ceux des Allemands, l'essence devenue rare leur étant réservée. Pour faire fonctionner leurs voitures personnelles ou utilitaires, les Français devaient recourir à un appareil volumineux fixé sur le toit ou sur le côté du véhicule et qui était alimenté avec du bois ou du charbon pour produire du gazogène.

Et le froid. On se chauffait avec des poêles. A l'automne 1940 à Bordeaux, mes parents avaient commandé du charbon pour l'hiver, mais comme il ne fait pas froid dans cette région, ce fut en quantité modérée. Ce charbon a été mis dans le camion de déménagement en décembre. L'hiver a été rigoureux, mais nous avons pu nous chauffer de manière acceptable.

La suite a été difficile, car il était impossible d'acheter du charbon à cause des restrictions. Par bonheur, j'avais chaque année une forte angine ; le Dr Auboux venait me voir, il prescrivait un collutoire, un gargarisme... pas d'antibiotiques car ils n'existaient pas encore. Et surtout, il faisait une autre ordonnance permettant d'acquérir 50 kg de charbon ! Mon père avait, par ailleurs, trouvé une combine pour acheter à la SNCF des traverses en bois, il les transportait de son bureau à notre cave avec une charrette qu'on lui avait prêtée, il tirait celle-ci à l'aide d'une bretelle qui lui barrait le torse. On n'allumait que le poêle de la salle à manger, seulement en fin d'après-midi et le soir, puis on allait se coucher de bonne heure. Ma chambre étant glaciale, je réchauffais ma chemise de nuit près du poêle et je me déshabillais là ; mon père allait dans une autre pièce pour préserver ma pudeur.

Le froid m'a provoqué, comme à beaucoup de gens, des engelures : mes doigts étaient enflés, ils avaient pris une couleur rouge violacée et se pliaient difficilement. Pour me soulager, je les massais le soir avec une pommade recommandée par le pharmacien, qui s'appelait Iodex et exhalait une odeur, à la fois forte et douceâtre, qui ne me déplaisait pas.

De tout cela, je me souviens, mais je suis sûre que je n'en souffrais pas : c'était comme ça, un point c'est tout. Ce sont mes parents qui étaient malheureux de me voir vivre ainsi.

A cause de cette pénurie de charbon, notre école a été fermée en octobre 1941 et nous sommes allées dans une autre école de filles, plus haut dans la rue de Reuilly, où nous n'avions cours que le matin. Cela n'a pas eu d'incidence sur notre niveau scolaire grâce à la compétence de nos institutrices.

L'hiver 1943/1944 a été glacial. J'étais en 5ème, dans une classe très forte, avec un excellent professeur de français-latin, Mlle Leblanc. J'avais fait la 6ème ailleurs, en n'ayant eu que quelques mois de cours de latin à cause du congé de maladie prolongé pris par le professeur. J'étais donc très faible en cette matière. Et en 5ème, à la composition du 1er trimestre, j'ai eu une note catastrophique et j'ai dû m'accrocher pour combler mon retard.

M'accrocher, c'est facile à dire, car le latin est une langue diabolique. Par exemple, le verbe «  ferre »  qui veut dire « porter » devient à un temps du passé « tuli »... Nous n'avions pas de dictionnaire, seulement un lexique à la fin du livre de latin et quand je cherchais « tuli », je ne trouvais évidemment rien. A force de travailler, j'ai fait des progrès et à la composition du second trimestre j'ai été 2ème.
Je faisais mes devoirs dans la salle à manger qui n'était pas chauffée dans la journée, je superposais mes vêtements les plus chauds et par-dessus je mettais une longue robe de chambre que ma mère avait taillée dans une vieille couverture dont elle avait voulu changer la couleur fanée en la passant dans un bain de teinture ; le résultat fut mitigé, une couleur violacée, un peu comme du vomi.

Bien plus tragique que le froid, la question des Juifs. Je ne connaissais pas ce mot lorsqu'un jour des élèves sont venues à l'école avec une étoile jaune cousue sur leur vêtement, mes parents m'ont expliqué ce qui se passait. Portait cette étoile jaune Simone Grymbaum que j'aimais bien ; c'était une jolie petite fille avec des joues roses et des cheveux noirs coiffés en anglaises ; son père était tailleur. Soudain, elle n'est plus venue à l'école et on n'a plus entendu parler d'elle. Une fille de la classe a raconté qu'elle l'avait vue à une fenêtre Faubourg Saint-Antoine, mais que le rideau était tout de suite retombé ; je pense que c'était pure invention, elle disait ça pour faire la maline. Après la Libération, je suis allée voir la concierge de l'immeuble où avait habité la famille Grymbaum, elle ne les avait pas revus et leur appartement était reloué.

Jeannine et moi avons très souvent parlé de Simone, elle avait sûrement été déportée, cela nous pesait. Un jour, nous sommes allées au Mémorial de la Shoah, rue Geoffroy-l'Asnier dans le Marais. Nous avons soigneusement cherché sur le Mur le nom de Simone Grymbaum pour les années 1941 et 1942, avec plusieurs orthographes, Grunbaum, Grumbaum, Grynbaum..., rien. Nous sommes entrées dans le musée, une dame s'est approchée de nous et nous a demandé si elle pouvait nous aider, nous lui avons expliqué le motif de notre visite. Elle a cherché dans son ordinateur, en entrant l'année, le nom ou le prénom de Simone avec toutes les orthographes possibles, mais elle n'a rien trouvé non plus. Elle nous a dit que les Allemands avaient commis les pires horreurs, mais qu'il y avait une chose qu'ils faisaient très bien, la tenue des registres répertoriant convoi par convoi les Juifs envoyés dans les camps d'extermination. Selon elle, si notre amie ne figurait pas dans ces registres, c'est qu'elle n'était pas partie.

J'ai raconté cette histoire à un ami juif. Quand mon récit a été fini, il a éclaté de rire en disant : « Mais, Claude, ne vous faites pas de souci. Les parents de votre Simone ont trouvé une filière pour quitter la France et émigrer vers les Etats-Unis, c'est maintenant une bonne grosse mamie qui vit heureuse auprès de sa famille ». C'est vraisemblable, mais ce n'est pas certain, nous ne saurons jamais.

À signaler une belle initiative de la part des autorités, elles ont fait apposer sur le mur des écoles primaires de la ville de Paris une plaque concernant les enfants juifs morts en déportation, j'ai recopié celle de l'école de la rue Legendre :

« A la mémoire des élèves de cette école déportés de 1942 à 1944 parce que nés juifs, victimes innocentes de la barbarie nazie et du gouvernement de Vichy.
Ils furent internés dans les camps de la mort, plus de 80 de ces enfants vivaient dans le 17ème ».

J'en reviens aux années de guerre : notre vie quotidienne a été considérablement affectée par les restrictions alimentaires qui ont été dures à supporter. On avait des cartes de rationnement individuelles avec des tickets pour les produits de première nécessité (pain, viande, poisson, sucre, matières grasses, etc.) et pour les produits non alimentaires tels que vêtements et produits ménagers. Pourquoi ce rationnement alors que la France était un pays riche par son agriculture et ses usines ? Parce que les Allemands réquisitionnaient tout à leur profit, oui tout : les biens de consommation, les locomotives, les voitures, même les chevaux.



Exemple de carte de rationnement et coupons

 
Pour l'attribution de ces cartes de rationnement, les Français étaient classés en fonction de leur âge et de leurs besoins énergétiques. Pour les jeunes, il y avait les J1, J2 dont j'ai longtemps fait partie, puis les J3. J3, ça correspondait aux ados de maintenant et j'ai été très fière lorsque j'ai eu cette carte (je ne sais plus à quelle date), j'étais devenue une grande ! On a même joué au théâtre une pièce de boulevard intitulée « Les J3 ».

Un triste souvenir : nous revenions à Paris par un train de nuit que nous avions pris à Montluçon et en arrivant à la gare d'Austerlitz, ma mère s'est aperçue qu'elle n'avait plus son portefeuille dans son sac et dans ce portefeuille il y avait notamment nos trois cartes de rationnement. Catastrophe ! Elle a cherché dans le compartiment, dans le wagon, rien ; elle n'a jamais su si elle les avait perdues ou si on les lui avait volées. Elle a évidemment beaucoup culpabilisé. Je ne me souviens plus comment on s'est débrouillé, peut-être la fin du trimestre était-elle proche ?

Et moi aussi, j'ai culpabilisé pour une bêtise que j'ai faite. Il y avait dans le couloir de notre appartement un placard dans lequel on stockait les vivres ; un jour, j'ai cherché quelque chose dans ce placard et en faisant un geste maladroit, j'ai renversé deux bocaux contenant l'un du sucre en poudre et l'autre du gros sel, ils se sont mélangés, il n'y avait plus qu'à les jeter. J'ai couru tout avouer à maman, elle ne s'est pas fâchée.

Le vin aussi était rationné, mais cela ne nous gênait pas. Rationné également le tabac ; mon père ne fumait pas, alors il échangeait auprès d'un collègue son paquet de cigarettes contre un peu de beurre, mais de temps en temps il s'achetait avec son ticket de tabac des ninas (petits cigares peu forts) et je le revois, assis le dimanche après déjeuner dans un fauteuil du studio, en train de fumer béatement son ninas. Après la guerre, il a complètement mis fin à ce petit plaisir. Etait-ce d'ailleurs un plaisir ou simplement une certaine jubilation à l'idée de profiter d'une des rares choses encore autorisées ?

J'ai dit que les vêtements aussi étaient rationnés. Les adultes pouvaient se débrouiller avec le contenu de leur penderie, mais pour une petite fille qui grandissait, grandissait (à 12 ans, je mesurais 1,66 m, ma taille d'adulte), cela posait des problèmes. Ma mère me faisait des robes coupées dans les siennes, en laissant de très grands ourlets pour pouvoir les rallonger. Et par bonheur, elle pouvait aussi recourir à la maison Delort à Montmarault (le magasin où j'avais si bien joué le jour de la déclaration de guerre), le but était d'obtenir plus de tissu que ne nous le permettaient nos tickets. Pour cela, ma mère dépensait des trésors de diplomatie, elle entamait d'interminables palabres en évoquant avec M. Delort, sa femme et sa belle-mère tous les sujets de conversation possibles avant d'en venir aux métrages de tissus qu'elle convoitait pour elle et pour moi. Elle y passait l'après-midi, mais ça marchait.

Pas de cuir non plus. Les chaussures, dont le dessus était fait d'une espèce de matière synthétique, avaient des semelles de bois, bruyantes et peu confortables. Pour les femmes, la mode (car il y avait tout de même une mode) était d'avoir des semelles compensées qui faisaient un effet de talons hauts. Et clac, clac, clac dans les rues...

Nous avons appris le mot « ersatz », c'est ainsi que la chicorée a remplacé le café et la margarine le beurre ; même s'il s'agissait de succédanés, il fallait des tickets pour les obtenir. De même, des légumes auxquels nous n'étions pas habitués sont apparus, le rutabaga, le topinambour ; ils reviennent à la mode après une longue période de détestation. S'ils ont laissé un souvenir aussi désastreux, je pense que ce n'est pas à cause de leur goût propre, mais parce qu'ils étaient cuisinés à l'eau et qu'ils revenaient presque quotidiennement dans nos assiettes.

Nous nous sommes mis à manger des choses étranges, de la tétine de vache, du « pâté de poisson » fait avec des arêtes, des écailles et un peu de chair de poisson, le pire étant la betterave fourragère dont la consistance était tellement ligneuse qu'il fallait recracher une grande partie de la bouchée. Cela avait le mérite de remplir l'estomac.

Des recettes de cuisine circulaient malgré la disette. Maman préparait une espèce de cake salé fait exclusivement avec des biscottes et de la levure de boulanger, ce n'était pas mauvais et c'était notre plat préféré ; papa appelait ça le « pâté de chauve-souris ».

Et les femmes se sont mises à faire la queue. Ma mère y passait ses matinées. La queue, d'abord devant les boutiques qui vendaient des denrées rationnées, boucheries, crèmeries, boulangeries, etc..., car elles n'étaient ouvertes que certains jours de la semaine. Il y avait rue Erard, près de chez nous, une crèmerie dont la patronne était une vraie garce, elle allait jusqu'à injurier les clients... mais personne n'osait lui répondre ; sa réputation était telle qu'elle a dû vendre son fonds tout de suite après la Libération.

La queue aussi devant les petites voitures des marchands de quatre-saisons, Faubourg Saint-Antoine. Maman y trouvait des fruits et légumes en vente libre et aussi des produits rationnés. Un souvenir qui me donne envie de pleurer : un jour d'hiver maman a fait la queue toute la matinée, les pieds dans la neige, devant l'étal d'un boucher ; au fur et à mesure que le temps passait, le tas de viande diminuait, la personne qui la précédait dans la queue a voulu acheter les 4 ou 5 côtes de mouton qui restaient, maman a dit : «  Je voulais seulement une côtelette pour ma petite fille ».  Le marchand a été attendri et a demandé à l'autre client de laisser un morceau à maman, ce qu'il fit.

Quelques années plus tard, nous avons rendu visite un été à des cousins de mon père qui habitaient à Domérat, un village proche de Montluçon. On s'est mis à parler des restrictions et maman a commencé à raconter ce que nous avions vécu. Une des cousines l'a interrompue en disant : « Pareil pour nous ! Pensez que mon Raymond qui n'aime pas le mouton, eh bien il a été obligé d'en manger... ». Maman est restée sans voix, elle a raconté après qu'elle aurait volontiers giflé la cousine.

J'en reviens à la guerre. Le marché noir fleurissait, mais nous n'en avons pratiquement pas bénéficié. Pour y avoir accès, il fallait aller dans l'arrière-boutique du magasin, donc être connu du commerçant ; or nous sommes arrivés à Paris en décembre 1940, juste au moment où le rationnement était institué, ma mère n'avait donc pas la possibilité d'entrer dans le saint des saints. Au surplus, mon père, bien payé avant la guerre, a vu son salaire bloqué à un moment où le coût de la vie s'envolait, il fallait donc faire attention à ce qu'on dépensait.

Et pour couronner le tout, il a fallu compter avec la ligne de démarcation instituée par l'armistice de 1940 : la France était coupée en deux zones, l'une occupée par les Allemands, l'autre dite « libre », dirigée par le maréchal Pétain et son gouvernement. Montmarault était en zone libre. La frontière entre ces deux parties ne pouvait être franchie qu'avec un laissez-passer délivré exclusivement dans des cas graves ; mon pépé avait prévu de venir chez nous pour ma première communion en mai 1942, mais ça ne figurait pas dans les cas prévus et il n'a pu partir, ce qui nous a fait beaucoup de peine. Mon père, lui, disposait d'un laissez-passer permanent à titre professionnel, son travail consistait à inspecter les ateliers de réparation de voitures et wagons et il devait voyager dans toute la France.

 
Le courrier entre les deux zones était strictement encadré, il fallait utiliser des cartes de correspondance avec un texte imprimé dont j'ai oublié le libellé exact, c'était du genre :

Je suis        en bonne santé        fatigué        malade
X est        tué        décédé

Il fallait barrer les mentions inutiles. Et à la fin il y avait deux lignes pour écrire un texte libre, on écrivait serré et on réfléchissait longuement à ce qu'on allait mettre. Une fois, nous avons reçu par je ne sais quelle combine un colis envoyé par nos Montmaraultois et contenant notamment un « piquenchâgne » (brioche grossière avec des morceaux de pommes). Comme la provenance du paquet n'était pas très régulière, on ne pouvait pas dire que le gâteau était délicieux (le courrier était examiné par les services de la censure, s'il n'était pas conforme il n'était pas acheminé et l'expéditeur pouvait être inquiété). Alors maman a écrit quelque chose comme :

« M. Piquenchâgne a fait bon voyage, sa visite nous a fait plaisir ».

 
 

 


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