La suite a été
difficile, car il était impossible d'acheter du
charbon à cause des restrictions. Par bonheur,
j'avais chaque année une forte angine ; le
Dr Auboux venait me voir, il prescrivait un collutoire,
un gargarisme... pas d'antibiotiques car ils n'existaient
pas encore. Et surtout, il faisait une autre ordonnance
permettant d'acquérir 50 kg de charbon ! Mon
père avait, par ailleurs, trouvé une combine
pour acheter à la SNCF des traverses en bois, il
les transportait de son bureau à notre cave avec
une charrette qu'on lui avait prêtée, il
tirait celle-ci à l'aide d'une bretelle qui lui
barrait le torse. On n'allumait que le poêle de
la salle à manger, seulement en fin d'après-midi
et le soir, puis on allait se coucher de bonne heure.
Ma chambre étant glaciale, je réchauffais
ma chemise de nuit près du poêle et je me
déshabillais là ; mon père allait
dans une autre pièce pour préserver ma pudeur.
Le froid m'a provoqué,
comme à beaucoup de gens, des engelures :
mes doigts étaient enflés, ils avaient pris
une couleur rouge violacée et se pliaient difficilement.
Pour me soulager, je les massais le soir avec une pommade
recommandée par le pharmacien, qui s'appelait
Iodex et exhalait une odeur, à la fois forte et
douceâtre, qui ne me déplaisait pas.
De tout cela, je me souviens,
mais je suis sûre que je n'en souffrais pas :
c'était comme ça, un point c'est tout. Ce
sont mes parents qui étaient malheureux de me voir
vivre ainsi.
A cause de cette pénurie
de charbon, notre école a été fermée
en octobre 1941 et nous sommes allées dans une
autre école de filles, plus haut dans la rue de
Reuilly, où nous n'avions cours que le matin. Cela
n'a pas eu d'incidence sur notre niveau scolaire grâce
à la compétence de nos institutrices.
L'hiver
1943/1944 a été glacial. J'étais
en 5ème, dans une classe très
forte, avec un excellent professeur de français-latin,
Mlle Leblanc. J'avais fait la 6ème ailleurs,
en n'ayant eu que quelques mois de cours de latin à
cause du congé de maladie prolongé pris
par le professeur. J'étais donc très faible
en cette matière. Et en 5ème,
à la composition du 1er trimestre, j'ai
eu une note catastrophique et j'ai dû m'accrocher
pour combler mon retard.
M'accrocher, c'est facile
à dire, car le latin est une langue diabolique.
Par exemple, le verbe « ferre »
qui veut dire « porter » devient
à un temps du passé « tuli »...
Nous n'avions pas de dictionnaire, seulement un lexique
à la fin du livre de latin et quand je cherchais
« tuli », je ne trouvais évidemment
rien. A force de travailler, j'ai fait des progrès
et à la composition du second trimestre j'ai été
2ème.
Je faisais mes devoirs dans la salle à manger qui
n'était pas chauffée dans la journée,
je superposais mes vêtements les plus chauds et
par-dessus je mettais une longue robe de chambre que ma
mère avait taillée dans une vieille couverture
dont elle avait voulu changer la couleur fanée
en la passant dans un bain de teinture ; le résultat
fut mitigé, une couleur violacée, un peu
comme du vomi.
Bien plus tragique que le
froid, la question des Juifs. Je ne connaissais pas ce
mot lorsqu'un jour des élèves sont venues
à l'école avec une étoile jaune cousue
sur leur vêtement, mes parents m'ont expliqué
ce qui se passait. Portait cette étoile jaune Simone
Grymbaum que j'aimais bien ; c'était une jolie
petite fille avec des joues roses et des cheveux noirs
coiffés en anglaises ; son père était
tailleur. Soudain, elle n'est plus venue à l'école
et on n'a plus entendu parler d'elle. Une fille de la
classe a raconté qu'elle l'avait vue à une
fenêtre Faubourg Saint-Antoine, mais que le rideau
était tout de suite retombé ; je pense
que c'était pure invention, elle disait ça
pour faire la maline. Après la Libération,
je suis allée voir la concierge de l'immeuble où
avait habité la famille Grymbaum, elle ne les avait
pas revus et leur appartement était reloué.
Jeannine et moi avons très
souvent parlé de Simone, elle avait sûrement
été déportée, cela nous pesait.
Un jour, nous sommes allées au Mémorial
de la Shoah, rue Geoffroy-l'Asnier dans le Marais. Nous
avons soigneusement cherché sur le Mur le nom de
Simone Grymbaum pour les années 1941 et 1942, avec
plusieurs orthographes, Grunbaum, Grumbaum, Grynbaum...,
rien. Nous sommes entrées dans le musée,
une dame s'est approchée de nous et nous a demandé
si elle pouvait nous aider, nous lui avons expliqué
le motif de notre visite. Elle a cherché dans son
ordinateur, en entrant l'année, le nom ou le prénom
de Simone avec toutes les orthographes possibles, mais
elle n'a rien trouvé non plus. Elle nous a dit
que les Allemands avaient commis les pires horreurs, mais
qu'il y avait une chose qu'ils faisaient très bien,
la tenue des registres répertoriant convoi par
convoi les Juifs envoyés dans les camps d'extermination.
Selon elle, si notre amie ne figurait pas dans ces registres,
c'est qu'elle n'était pas partie.
J'ai raconté cette
histoire à un ami juif. Quand mon récit
a été fini, il a éclaté de
rire en disant : « Mais, Claude, ne vous
faites pas de souci. Les parents de votre Simone ont trouvé
une filière pour quitter la France et émigrer
vers les Etats-Unis, c'est maintenant une bonne grosse
mamie qui vit heureuse auprès de sa famille ».
C'est vraisemblable, mais ce n'est pas certain, nous ne
saurons jamais.
À signaler une belle
initiative de la part des autorités, elles ont
fait apposer sur le mur des écoles primaires de
la ville de Paris une plaque concernant les enfants juifs
morts en déportation, j'ai recopié celle
de l'école de la rue Legendre :
« A
la mémoire des élèves de cette école
déportés de 1942 à 1944 parce que
nés juifs, victimes innocentes de la barbarie nazie
et du gouvernement de Vichy.
Ils furent internés dans les camps de la mort,
plus de 80 de ces enfants vivaient dans le 17ème ».
J'en reviens aux années
de guerre : notre vie quotidienne a été
considérablement affectée par les restrictions
alimentaires qui ont été dures à
supporter. On avait des cartes de rationnement individuelles
avec des tickets pour les produits de première
nécessité (pain, viande, poisson, sucre,
matières grasses, etc.) et pour les produits non
alimentaires tels que vêtements et produits ménagers.
Pourquoi ce rationnement alors que la France était
un pays riche par son agriculture et ses usines ?
Parce que les Allemands réquisitionnaient tout
à leur profit, oui tout : les biens de consommation,
les locomotives, les voitures, même les chevaux.
Exemple de carte de rationnement et coupons
Pour l'attribution de ces cartes de rationnement, les
Français étaient classés en fonction
de leur âge et de leurs besoins énergétiques.
Pour les jeunes, il y avait les J1, J2 dont j'ai longtemps
fait partie, puis les J3. J3, ça correspondait
aux ados de maintenant et j'ai été très
fière lorsque j'ai eu cette carte (je ne sais plus
à quelle date), j'étais devenue une grande !
On a même joué au théâtre une
pièce de boulevard intitulée « Les
J3 ».
Un triste souvenir :
nous revenions à Paris par un train de nuit que
nous avions pris à Montluçon et en arrivant
à la gare d'Austerlitz, ma mère s'est aperçue
qu'elle n'avait plus son portefeuille dans son sac et
dans ce portefeuille il y avait notamment nos trois cartes
de rationnement. Catastrophe ! Elle a cherché
dans le compartiment, dans le wagon, rien ; elle
n'a jamais su si elle les avait perdues ou si on les lui
avait volées. Elle a évidemment beaucoup
culpabilisé. Je ne me souviens plus comment on
s'est débrouillé, peut-être la fin
du trimestre était-elle proche ?
Et moi aussi, j'ai culpabilisé
pour une bêtise que j'ai faite. Il y avait dans
le couloir de notre appartement un placard dans lequel
on stockait les vivres ; un jour, j'ai cherché
quelque chose dans ce placard et en faisant un geste maladroit,
j'ai renversé deux bocaux contenant l'un du sucre
en poudre et l'autre du gros sel, ils se sont mélangés,
il n'y avait plus qu'à les jeter. J'ai couru tout
avouer à maman, elle ne s'est pas fâchée.
Le vin aussi était
rationné, mais cela ne nous gênait pas. Rationné
également le tabac ; mon père ne fumait
pas, alors il échangeait auprès d'un collègue
son paquet de cigarettes contre un peu de beurre, mais
de temps en temps il s'achetait avec son ticket de tabac
des ninas (petits cigares peu forts) et je le revois,
assis le dimanche après déjeuner dans un
fauteuil du studio, en train de fumer béatement
son ninas. Après la guerre, il a complètement
mis fin à ce petit plaisir. Etait-ce d'ailleurs
un plaisir ou simplement une certaine jubilation à
l'idée de profiter d'une des rares choses encore
autorisées ?
J'ai dit que les vêtements
aussi étaient rationnés. Les adultes pouvaient
se débrouiller avec le contenu de leur penderie,
mais pour une petite fille qui grandissait, grandissait
(à 12 ans, je mesurais 1,66 m, ma taille d'adulte),
cela posait des problèmes. Ma mère me faisait
des robes coupées dans les siennes, en laissant
de très grands ourlets pour pouvoir les rallonger.
Et par bonheur, elle pouvait aussi recourir à la
maison Delort à Montmarault (le magasin où
j'avais si bien joué le jour de la déclaration
de guerre), le but était d'obtenir plus de tissu
que ne nous le permettaient nos tickets. Pour cela, ma
mère dépensait des trésors de diplomatie,
elle entamait d'interminables palabres en évoquant
avec M. Delort, sa femme et sa belle-mère tous
les sujets de conversation possibles avant d'en venir
aux métrages de tissus qu'elle convoitait pour
elle et pour moi. Elle y passait l'après-midi,
mais ça marchait.
Pas de cuir non plus. Les
chaussures, dont le dessus était fait d'une espèce
de matière synthétique, avaient des semelles
de bois, bruyantes et peu confortables. Pour les femmes,
la mode (car il y avait tout de même une mode) était
d'avoir des semelles compensées qui faisaient un
effet de talons hauts. Et clac, clac, clac dans les rues...
Nous avons appris le mot « ersatz »,
c'est ainsi que la chicorée a remplacé le
café et la margarine le beurre ; même
s'il s'agissait de succédanés, il fallait
des tickets pour les obtenir. De même, des légumes
auxquels nous n'étions pas habitués sont
apparus, le rutabaga, le topinambour ; ils reviennent
à la mode après une longue période
de détestation. S'ils ont laissé un souvenir
aussi désastreux, je pense que ce n'est pas à
cause de leur goût propre, mais parce qu'ils étaient
cuisinés à l'eau et qu'ils revenaient presque
quotidiennement dans nos assiettes.
Nous nous sommes mis à
manger des choses étranges, de la tétine
de vache, du « pâté de poisson »
fait avec des arêtes, des écailles et un
peu de chair de poisson, le pire étant la betterave
fourragère dont la consistance était tellement
ligneuse qu'il fallait recracher une grande partie de
la bouchée. Cela avait le mérite de remplir
l'estomac.
Des recettes de cuisine circulaient
malgré la disette. Maman préparait une espèce
de cake salé fait exclusivement avec des biscottes
et de la levure de boulanger, ce n'était pas mauvais
et c'était notre plat préféré ;
papa appelait ça le « pâté
de chauve-souris ».
Et les femmes se sont mises
à faire la queue. Ma mère y passait ses
matinées. La queue, d'abord devant les boutiques
qui vendaient des denrées rationnées, boucheries,
crèmeries, boulangeries, etc..., car elles n'étaient
ouvertes que certains jours de la semaine. Il y avait
rue Erard, près de chez nous, une crèmerie
dont la patronne était une vraie garce, elle allait
jusqu'à injurier les clients... mais personne n'osait
lui répondre ; sa réputation était
telle qu'elle a dû vendre son fonds tout de suite
après la Libération.
La queue aussi devant les
petites voitures des marchands de quatre-saisons, Faubourg
Saint-Antoine. Maman y trouvait des fruits et légumes
en vente libre et aussi des produits rationnés.
Un souvenir qui me donne envie de pleurer : un jour
d'hiver maman a fait la queue toute la matinée,
les pieds dans la neige, devant l'étal d'un boucher ;
au fur et à mesure que le temps passait, le tas
de viande diminuait, la personne qui la précédait
dans la queue a voulu acheter les 4 ou 5 côtes de
mouton qui restaient, maman a dit : « Je
voulais seulement une côtelette pour ma petite fille ».
Le marchand a été attendri et a demandé
à l'autre client de laisser un morceau à
maman, ce qu'il fit.
Quelques années plus
tard, nous avons rendu visite un été à
des cousins de mon père qui habitaient à
Domérat, un village proche de Montluçon.
On s'est mis à parler des restrictions et maman
a commencé à raconter ce que nous avions
vécu. Une des cousines l'a interrompue en disant :
« Pareil pour nous ! Pensez que mon Raymond
qui n'aime pas le mouton, eh bien il a été
obligé d'en manger... ». Maman est restée
sans voix, elle a raconté après qu'elle
aurait volontiers giflé la cousine.
J'en reviens à la guerre.
Le marché noir fleurissait, mais nous n'en avons
pratiquement pas bénéficié. Pour
y avoir accès, il fallait aller dans l'arrière-boutique
du magasin, donc être connu du commerçant ;
or nous sommes arrivés à Paris en décembre
1940, juste au moment où le rationnement était
institué, ma mère n'avait donc pas la possibilité
d'entrer dans le saint des saints. Au surplus, mon père,
bien payé avant la guerre, a vu son salaire bloqué
à un moment où le coût de la vie s'envolait,
il fallait donc faire attention à ce qu'on dépensait.
Et pour couronner le tout,
il a fallu compter avec la ligne de démarcation
instituée par l'armistice de 1940 : la France
était coupée en deux zones, l'une occupée
par les Allemands, l'autre dite « libre »,
dirigée par le maréchal Pétain et
son gouvernement. Montmarault était en zone libre.
La frontière entre ces deux parties ne pouvait
être franchie qu'avec un laissez-passer délivré
exclusivement dans des cas graves ; mon pépé
avait prévu de venir chez nous pour ma première
communion en mai 1942, mais ça ne figurait pas
dans les cas prévus et il n'a pu partir, ce qui
nous a fait beaucoup de peine. Mon père, lui, disposait
d'un laissez-passer permanent à titre professionnel,
son travail consistait à inspecter les ateliers
de réparation de voitures et wagons et il devait
voyager dans toute la France.